
Dans les marchés de Gao, Ouahigouya ou Maradi, l’acronyme « AES » s’est progressivement imposé dans les conversations. L’Alliance des États du Sahel, qui regroupe le Mali, le Burkina Faso et le Niger, n’est plus seulement un cadre diplomatique : elle s’ancre désormais dans le quotidien des populations. Face à une crise sécuritaire multiforme et persistante, les trois pays ont fait le choix de l’union pour préserver leur intégrité territoriale et assurer la survie de leurs États. Cette alliance se présente comme une réponse collective à une menace commune, dans un espace marqué par la porosité des frontières et la prolifération des groupes armés.
Au-delà de la seule question sécuritaire, les États sahéliens doivent composer avec des défis structurels majeurs : changement climatique, pauvreté endémique et fragilité économique. Dans ce contexte, l’AES entend se positionner comme un cadre de concertation et d’action collective. La coopération entre les États membres s’articule autour de trois axes prioritaires : la sécurité, le développement économique et la gouvernance.
Pour l’économiste Modibo Mao Makalou, « la principale force de l’AES réside dans la convergence structurelle de ses États membres ». Enclavés et soumis aux mêmes contraintes géographiques et économiques, « le Mali, le Burkina Faso et le Niger partagent des réalités similaires », souligne-t-il. Cette homogénéité, explique l’économiste, « crée les conditions d’une action collective plus cohérente, fondée sur la mutualisation des efforts et la recherche de synergies face à des défis communs ».
Selon lui, si les secteurs agrosylvopastoral et minier restent encore peu transformés, « ils constituent néanmoins une base solide pour la construction d’une industrie régionale ». Avec plus de 70 % de la population vivant en milieu rural, « l’AES dispose d’un socle humain et productif majeur », ajoute-t-il, estimant que cette dynamique pourrait soutenir un développement endogène.
Sur le plan politique, l’alliance affiche également l’ambition de renforcer la gouvernance au sein de ses États membres, en promouvant une gestion plus transparente et plus inclusive. À terme, cette orientation devrait contribuer à une meilleure légitimité des institutions et à un rapprochement entre les gouvernants et les populations.
Pour Ibrahim Boïny Adiawiakoye, président de l’Alliance panafricaine pour la consolidation des idéaux d’Assimi Goïta (APCI-AG) et membre de la délégation spéciale de la mairie de Tombouctou, la création de l’AES relève avant tout d’une logique de survie étatique. « Confrontés à une crise sécuritaire existentielle, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont fait le choix de la défense collective afin d’éviter l’effondrement de leurs États », affirme-t-il, soulignant que la coopération est devenue une nécessité stratégique.
Il estime par ailleurs que « la constitution de l’AES en bloc renforce le poids diplomatique de ses membres ». « Parler d’une seule voix permet de rééquilibrer les relations internationales et de nouer des partenariats fondés sur des intérêts réciproques, plutôt que sur des rapports imposés », ajoute-t-il.
La question sécuritaire demeure au cœur du projet. Le Sahel reste en effet l’une des régions les plus exposées aux attaques terroristes, aux conflits armés et aux violences intercommunautaires. Pour y faire face, l’AES a mis en place des mécanismes de coopération militaire visant à coordonner les opérations et à renforcer l’efficacité des forces armées.
Aly Maïga, expert en gouvernance et en sécurité du Sahel, considère que l’architecture sécuritaire de l’AES marque une rupture avec les dispositifs précédents. « Contrairement à la CEMOC ou au G5 Sahel, l’AES est issue d’une volonté politique souveraine et repose principalement sur les ressources propres de ses États membres, ce qui lui confère une autonomie stratégique inédite », analyse-t-il.
Bien que récente, la force unifiée a, selon lui, déjà donné des signaux encourageants. « Des unités burkinabè, nigériennes et maliennes opèrent désormais de part et d’autre des frontières sous un commandement coordonné. La présence de soldats arborant les insignes de l’AES à Gao ou à Ménaka illustre cette nouvelle réalité sécuritaire », souligne l’expert.
Sur le plan social, l’alliance suscite des attentes importantes. Pour Fati Amadou Aly, journaliste à la radio Voix de la Tapoa au Niger, l’AES représente un véritable espoir pour de nombreuses populations. « La solidarité affichée entre les trois pays est perçue comme un tournant majeur, porteur d’un avenir plus stable et plus solidaire », estime-t-elle.
Elle insiste également sur le rôle central de la société civile et des médias. « Leur mission d’information et de sensibilisation autour des objectifs et des actions de l’AES est essentielle pour renforcer l’appropriation populaire du projet et garantir la transparence », affirme-t-elle.
Un point de vue partagé par Martin Kaba, journaliste et correspondant de la WADR FM au Burkina Faso. Selon lui, une large frange des populations du Mali, du Burkina Faso et du Niger voit dans l’AES « un espoir de changement réel », nourri par « une aspiration profonde à plus d’autonomie et à une indépendance assumée vis-à-vis de l’Occident ». Il estime que les trois piliers de l’alliance sécurité, développement et diplomatie « peuvent répondre à ces attentes, à condition qu’ils soient effectivement traduits en actes ». Il rappelle que, bien avant la création de l’AES, « les mobilisations populaires anti-impérialistes et l’enthousiasme suscité par le départ des forces françaises traduisaient déjà cette volonté de rupture ».
À travers ses choix politiques, économiques et sécuritaires, l’Alliance des États du Sahel s’impose ainsi comme un acteur central dans la gestion des crises régionales. En misant sur la coopération, la souveraineté et la recherche de solutions durables, elle ambitionne de répondre aux défis de l’insécurité et de la pauvreté qui continuent de fragiliser le Sahel.
Par Djibrilla Touré
