
Première radio privée et régionale de Tombouctou, Radio Lafia demeure, plus de trois décennies après sa création, une référence incontournable dans l’histoire de la communication au nord du Mali. Née dans un contexte de crise sécuritaire et d’isolement médiatique, la radio s’est imposée comme un outil stratégique d’information, de sensibilisation et de cohésion sociale au service des populations de la Cité des 333 saints.
L’aventure commence le 30 septembre 1993, à une période où la rébellion secoue le nord du pays et où l’accès à l’information reste extrêmement limité. « À ce moment-là, la communication était un besoin vital. Les autorités locales avaient besoin d’un moyen pour atteindre les populations, surtout pour la sensibilisation », raconte Modibo Keïta, promoteur et directeur du réseau Lafia. L’ORTM, qui émettait alors en ondes courtes, était difficilement captable à Tombouctou.
Formé hors de la région, Modibo Keïta revient avec une idée audacieuse : créer une radio locale à partir de moyens modestes. Il conçoit un premier émetteur artisanal couvrant à peine 100 à 200 mètres. Progressivement amélioré, l’équipement finit par couvrir toute la ville, donnant ainsi naissance à la première radio régionale de Tombouctou.
Très vite, Radio Lafia dépasse le simple cadre de la diffusion d’informations. Elle devient un rempart contre la désinformation et les rumeurs, dans un contexte où certains discours entretenaient la confusion entre rébellion et appartenance ethnique. « Beaucoup pensaient que le mot “rebelle” désignait une ethnie. Il fallait couper court à cet amalgame pour éviter la panique », explique Modibo Keïta. La radio joue alors un rôle pédagogique essentiel, contribuant à préserver la paix sociale.
Pour son fondateur, l’enjeu était aussi de répondre à ce qu’il qualifie de “guerre de communication” menée contre le pays. « L’information est la clé de tout. Il fallait prendre l’ascendant et aider la population à comprendre les réalités », affirme-t-il. Cette conviction reste intacte face aux défis actuels, notamment la manipulation de l’information. Il plaide pour une presse nationale plus présente et plus influente, estimant que les médias internationaux ne doivent pas dicter le récit sur le Mali.
Modibo Keïta est formel : la lutte contre le terrorisme ne peut être uniquement militaire. « Les armes ne suffisent pas. Les médias, surtout la radio, doivent être priorisés. La radio est aussi une arme », soutient-il. Fidèle à cette vision, Radio Lafia continue de mettre l’accent sur la cohésion sociale, le vivre-ensemble et la proximité avec les populations, consolidant ainsi son rôle de média communautaire au cœur de Tombouctou.
C’est dans ce contexte chargé d’histoire et de symboles que l’Union des Journalistes Reporters du Mali (UJRM) a inscrit sa visite à Radio Lafia, dans le cadre de la 4ᵉ édition de sa tournée régionale. Cette visite de courtoisie et de travail visait à valoriser les médias locaux, à mieux comprendre les réalités de Tombouctou et à souligner le rôle fondamental des radios de proximité.
À l’occasion de cette rencontre, Modibo Keïta a salué l’initiative de l’UJRM et a encouragé les jeunes journalistes à s’inspirer des expériences locales, tout en œuvrant pour un journalisme engagé, responsable et au service des communautés. Une reconnaissance de plus pour Radio Lafia, véritable mémoire vivante des ondes de Tombouctou.
Par Abdrahamane Baba Kouyaté depuis Tombouctou
