
Le Projet de financement inclusif des filières agricoles du Mali (INCLUSIF), présenté comme un levier stratégique pour faciliter l’accès au crédit des petits producteurs, traverse une zone de turbulences. Dans un rapport rendu public le 17 février, le Bureau du Vérificateur Général (BVG) met en lumière d’importantes irrégularités financières et administratives relevées au terme d’une mission couvrant la période 2021-2025.
Selon les conclusions de l’audit, le projet a mobilisé un peu plus de 32,35 milliards de FCFA sur une enveloppe prévisionnelle dépassant 42,34 milliards, soit un taux d’exécution financière de 76 %. Si ce volume de ressources engagées demeure conséquent, l’écart de près de 10 milliards de FCFA par rapport aux prévisions initiales interroge sur la planification et la mobilisation des financements attendus.
L’initiative, soutenue par l’État malien et plusieurs partenaires techniques et financiers, ambitionne d’atteindre 440 000 bénéficiaires directs, en particulier des exploitants agricoles à petite échelle, des femmes et des jeunes en milieu rural dans les régions de Kayes, Koulikoro, Sikasso, Ségou et Mopti. Au 30 septembre 2025, le dispositif opérationnel comptait 57 agents, dont 10 femmes, répartis entre la coordination nationale et les antennes régionales.
Mais au-delà de ces données structurelles, le rapport du BVG met en évidence des pratiques jugées contraires aux règles en vigueur. Des contrats de travail comporteraient des clauses non conformes au Code du travail, notamment en ce qui concerne la durée de la période d’essai et du préavis. Ces dispositions, fixées à trois mois dans certains cas au lieu d’un mois comme le prévoit la réglementation, pourraient exposer le projet à d’éventuels litiges.
La procédure de recrutement n’a pas non plus été exempte de critiques. Trois agents auraient été engagés sans appel à candidatures, en contradiction avec les principes de transparence et d’égalité d’accès aux emplois financés sur fonds publics ou assimilés. Pour le Vérificateur général, ce type de pratique fragilise la crédibilité du dispositif.
Sur le plan financier, les anomalies relevées portent notamment sur les opérations de refinancement des Systèmes financiers décentralisés (SFD), les subventions accordées aux organisations paysannes ainsi que les paiements effectués au profit d’ONG et de cabinets partenaires. L’audit fait état de montants non remboursés, de fonds dont l’utilisation n’a pas été justifiée et d’irrégularités fiscales liées, entre autres, à la TVA et à des impôts non reversés.
Un cas particulier concerne l’Association Mères et Enfants du Monde (AMEN). Le coordinateur et le comptable de cette structure sont mis en cause pour la production de factures présumées fictives destinées à justifier des dépenses de restauration évaluées à plus de 105 millions de FCFA.
Au total, le montant des irrégularités financières identifiées s’élève à 1 687 033 245 FCFA. Face à la gravité de certains faits, le Bureau du Vérificateur Général a transmis trois dossiers au président de la Section des comptes de la Cour suprême ainsi qu’au Procureur de la République près le Pôle économique et financier. Les dossiers concernent notamment le non-remboursement de fonds destinés au refinancement des SFD, la non-justification de plus d’un milliard de FCFA liés à ces opérations et l’usage présumé de fausses factures.
Le BVG formule par ailleurs plusieurs recommandations pour renforcer les mécanismes de contrôle interne et corriger les dysfonctionnements constatés. Au-delà des suites judiciaires éventuelles, cette affaire pose la question de la gouvernance des projets de développement et de la confiance des partenaires et des bénéficiaires dans les mécanismes d’inclusion financière. Dans un contexte où l’accès au financement demeure un défi majeur pour le monde rural, la transparence et la rigueur apparaissent plus que jamais comme des conditions essentielles à la réussite des politiques publiques.
Par Abdrahamane Baba Kouyaté
