
À l’ombre des bus en partance et des klaxons, l’auto-gare de Bamako a troqué, le temps d’une matinée, son tumulte habituel contre des messages de sensibilisation. Ici, au cœur de la commune VI, le Club Malien de Convergence (CMC) a réuni jeunes, autorités et acteurs sociaux autour d’un thème sensible : « Femme et drogue ». L’initiative s’inscrit dans le projet « Grin mobile : de la toxicomanie à l’entrepreneuriat des jeunes », une démarche qui entend transformer les trajectoires brisées en opportunités de reconstruction.
Dès l’ouverture de la rencontre, le chef de l’auto-gare de Sogoniko en commune VI du district de Bamako, Issiaka Sangaré, a salué une activité nécessaire, capable de toucher une frange souvent oubliée : les jeunes consommateurs de drogue. Dans cet espace où se croisent voyageurs, commerçants et apprentis chauffeurs, la problématique est bien visible, parfois même banalisée.
Le président du CMC, Mahamane Chérif Haïdara, plante le décor sans détour : « Nous sommes venus rencontrer ceux qui consomment ou qui sont tentés de le faire. On les pointe du doigt, mais ce sont des êtres humains. Leur voix compte. » Selon lui, les causes sont multiples. Si l’influence sociale existe, le stress apparaît comme un facteur déterminant, notamment dans les quartiers de la commune VI. Face à cela, le CMC propose une alternative claire : l’entrepreneuriat comme voie de sortie.
Invité à éclairer les participants, le capitaine Demba Tounkara de l’Office central des stupéfiants (OCS) reconnaît les limites de la seule répression. « Nous arrêtons, mais les résultats restent minimes. La meilleure arme aujourd’hui, c’est la sensibilisation », affirme-t-il. Les chiffres avancés sont préoccupants : les jeunes âgés de 15 à 28 ans représenteraient environ 60 % des consommateurs. Il insiste également sur le rôle des femmes, au cœur du thème du jour, estimant qu’elles peuvent devenir des actrices clés du changement et appelant à une vigilance accrue des parents et de la société.
Pour Djeneba Sanogo, responsable plaidoyer du projet, la toxicomanie dépasse le cadre sécuritaire : « C’est une question de santé publique. » Sur le terrain, des jeunes femmes comme Aminata Sidibé s’engagent déjà. Formée sur les questions de toxicomanie, elle participe aujourd’hui à la sensibilisation de ses pairs, avec l’ambition d’aider d’autres jeunes à comprendre et à lutter contre ce fléau.
Mais derrière les discours, les réalités restent dures. Kadidia Ouédraogo en témoigne avec émotion. Son enfant a été enlevé par un individu sous l’emprise de drogue à l’auto-gare. « Depuis ce jour, je ne mets plus les pieds ici », confie-t-elle, encore marquée par l’incident.
Moment fort de la rencontre, le témoignage de Chacka Koné, consommateur depuis six ans, met en lumière une spirale difficile à briser. « Je ne vole pas. Je me débrouille pour acheter la drogue. Mais les gens me jugent. Je regrette et je cherche à m’en sortir. » Son récit souligne le poids de la stigmatisation, qui freine souvent les démarches de réinsertion.
Financé par le ministère danois des Affaires étrangères à travers le Fonds d’Appui aux Moteurs de Changement (FAMOC II), le projet du CMC ambitionne de proposer une réponse durable. Pendant sept mois, il vise notamment à offrir un espace d’écoute et d’orientation aux jeunes, former 30 pairs éducateurs et accompagner 120 jeunes vers l’entrepreneuriat, avec pour objectif de remplacer la dépendance par l’autonomie économique.
La lutte contre la drogue ne peut reposer sur un seul acteur. Elle nécessite l’implication des familles, des autorités, des associations et des jeunes eux-mêmes. À l’auto-gare de Bamako, cette rencontre aura permis de briser le silence, d’humaniser les parcours et de rappeler qu’au-delà des dérives, chaque jeune conserve une possibilité de rebond.
Par Abdrahamane Baba Kouyaté
