
La lutte contre les violences basées sur le genre au Mali demeure l’un des combats les plus urgents et les plus sensibles de notre époque. Derrière les chiffres souvent froids, il y a des vies brisées, des familles déstabilisées et un tissu social fragilisé. Parmi ces violences, le viol reste la forme la plus extrême, la plus traumatisante et la plus silencieuse. Dans un contexte marqué par l’instabilité sécuritaire et les pesanteurs socioculturelles, de nombreuses victimes continuent de souffrir dans l’ombre. Pourtant, de multiples acteurs institutions publiques, ONG, leaders communautaires et jeunes engagés s’activent pour briser ce silence et rendre justice.
Les conséquences d’un viol vont bien au-delà de l’acte lui-même. La victime voit sa santé physique et mentale menacée, sa dignité bouleversée, ses relations sociales et familiales fragilisées. Dans de nombreuses régions, la loi du silence reste dominante : dénoncer un viol est perçu comme une honte, comme si la victime portait la responsabilité de l’agression. Ce poids social constitue l’un des obstacles les plus lourds à la lutte contre les VBG. Pourtant, malgré ces difficultés, des femmes trouvent aujourd’hui la force de témoigner, des acteurs s’engagent, et des institutions renforcent leurs dispositifs pour protéger et accompagner.
Interrogée sur les actions menées à Ansongo pour soutenir les survivantes de violences basées sur le genre, Djeneba Simpara, cheffe du Service du Développement social, explique que son équipe travaille au quotidien pour offrir une prise en charge complète aux femmes victimes d’abus. Selon elle, les activités du service reposent principalement sur deux axes : l’appui psychosocial et la prise en charge holistique. « Nous accueillons des femmes traumatisées. La première étape, c’est l’écoute et le soutien psychosocial pour leur permettre de retrouver un peu de stabilité », indique-t-elle.
Elle indique que le service travaille aussi au renforcement de la communication pour changer les comportements, en menant un plaidoyer auprès des leaders communautaires, des autorités et des religieux. Elle rappelle que les victimes font face à des obstacles persistants comme les préjugés familiaux, les coutumes et les pressions sociales, qui freinent encore la dénonciation des violences.
Pour Ibrahim Maïga, consultant et spécialiste des violences basées sur le genre, la réponse aux VBG repose sur un travail patient et constant. Selon lui les organisations doivent mener des actions essentielles : la sensibilisation des communautés, l´écoute des survivantes, l´accompagnement et le référencement vers les structures de prise en charge. Mais il rappelle que chaque cas de VBG est unique et nécessite une approche adaptée.
Il souligne plusieurs contraintes majeures : la sensibilité des situations, le silence des victimes, la faiblesse des ressources disponibles, ainsi que les difficultés rencontrées par les organisations chargées de la prise en charge.
Les organisations non gouvernementales jouent également un rôle déterminant dans cette lutte. Pour Mohamed Attaher Touré, coordinateur du sous-bureau de l´ONG GREFFA à Ansongo, la lutte contre les VBG repose sur deux axes : la prévention et la pris en charge. Son ONG mène des sensibilisations, forme des relais communautaires et crée des espaces sûrs pour les femmes et les filles. Le coordinateur Toure indique que son organisation assure aussi « une prise en charge complète des survivantes grâce au soutien psychosocial, à l’accompagnement juridique, aux soins et à la réinsertion ».
Cette bataille pour le changement social est également portée par des jeunes leaders africains engagés. Simone Mbodé Diouf, Jeune Ambassadrice de l’Union africaine pour la Paix en Afrique de l’Ouest, rappelle que les conflits exposent davantage les femmes et les filles aux VBG, faisant de leur protection un axe central de son mandat. Elle mène des actions de sensibilisation, renforce les capacités des jeunes leaders, promeut le leadership féminin dans la prévention des conflits et appuie les États dans l’élaboration de plans d’action intégrant la lutte contre les violences sexuelles.
Elle souligne toutefois des obstacles majeurs : les normes sociales discriminantes, la stigmatisation des survivantes, le manque de services spécialisés, l´impunité et la précarité économique. Selon elle, « renforcer la lutte contre les VBG passe par trois priorités : améliorer les mécanismes nationaux de protection, soutenir le leadership des jeunes femmes et renforcer les partenariats entre l´État, les OSC et les acteurs internationaux pour une prise en charge réellement centrée sur les survivantes ».
Derrière ces engagements, il y a des vies brisées et des parcours de résilience. N.A, une jeune femme de 19 ans originaire d’un village nomade de Gao, a trouvé la force de témoigner. Elle raconte avoir été prise en otage pendant trois jours par des hommes armés, contrainte d’assister à l’assassinat de son jeune frère, sous les yeux de son père impuissant. « Mon père est aujourd’hui mentalement malade », confie-t-elle. Entre le choc, la honte et la peur de décevoir les siens, elle est restée silencieuse plusieurs semaines. Ce n’est qu’en voyant son état de santé se dégrader qu’elle a été orientée vers un centre d’écoute, où elle a enfin reçu un accompagnement psychologique d’une ONG internationale. N.A rappelle que « la douleur ne disparaît pas du jour au lendemain », mais que le fait d’être écoutée et soutenue lui a permis d’entamer sa reconstruction. Elle appelle les familles à soutenir leurs filles plutôt qu’à les juger.
Sur le plan juridique, les défis restent nombreux. Moussa Guindo, magistrat substitut du procureur général de la Commune I du district de Bamako et ancien conseiller technique au ministère de la Promotion de la Femme, de l’Enfant et de la Famille, estime que les actions de l’État contre les VBG sont mises en œuvre à environ 70 %, notamment grâce à la sensibilisation sur le cadre juridique. Le nouveau Code pénal prévoit désormais des sanctions sévères pour les violences contre les femmes, les enfants et les personnes handicapées, avec un chapitre spécifique sur le genre couvrant adultère, agressions, menaces, enlèvements etc.
Il souligne cependant que la pratique reste difficile : enquêtes, procédures judiciaires et accueil des victimes nécessitent des unités spécialisées et du personnel formé. « Par exemple, une femme victime de viol se sentira plus à l’aise pour témoigner devant une enquêtrice plutôt qu’un homme », et rappelle que les unités spécialisées (police, gendarmerie, associations de défense des droits des femmes) jouent un rôle essentiel à ce niveau.
La lutte contre les violences basées sur le genre n’est pas seulement une question de justice, mais aussi une question d’humanité. Tant que les victimes de viol seront réduites au silence, la société restera complice de leur souffrance. Les efforts des institutions, des ONG, de la justice, des avocats, des jeunes militants et des survivantes elles-mêmes montrent qu’un changement est possible, même s’il demeure encore fragile. Mettre fin aux viols exige une mobilisation collective, une volonté politique affirmée et une transformation profonde des comportements.
Chaque voix qui s’élève, chaque victime qui ose parler, chaque acteur qui s’engage représente un pas vers un Mali où les femmes et les filles pourront vivre libres de la peur et de la violence. Le chemin est long, mais il est désormais en marche.
Par Djibrilla Touré
