
À Bamako comme à Gao, les femmes migrantes et déplacées internes vivent quotidiennement entre peur et résilience. « Ce qui m’a motivée à rejoindre un programme d’accompagnement, c’était la peur de ne plus survivre à la violence que je vivais », confie, la voix tremblante mais déterminée, une victime qui a souhaité garder l’anonymat.
Après des années de coups et de menaces, elle a trouvé refuge grâce à une agente du développement social qui l’a informée des services disponibles. « On m’a offert un espace d’écoute, un accompagnement psychosocial et une formation en transformation alimentaire. Aujourd’hui, je me sens plus forte, plus confiante et consciente de mes droits. Mon petit commerce m’a redonné une part de dignité que je pensais perdue à jamais », explique-t-elle, soulignant que son combat n’est pas terminé : jugements de quartier, menaces éventuelles de son ex-conjoint et blessures émotionnelles restent présents. Elle réclame désormais un appui juridique et un financement pour développer son activité. « Chercher de l’aide n’est pas une faiblesse, c’est un acte de courage », conclut-elle.
Pour mieux comprendre l’ampleur du phénomène, nous avons interrogé Dr Boulaye Keïta, ancien conseiller technique au Ministère des Maliens établis à l’Extérieur et de l’Intégration africaine et spécialiste des migrations internationales. Selon lui, les femmes migrantes et déplacées internes au Mali sont confrontées à des défis colossaux : violences basées sur le genre, perte de moyens de subsistance, accès limité aux soins et à l’éducation, et absence de documents administratifs. Les statistiques sont alarmantes : en juin 2025, plus de 402 000 personnes déplacées ont été recensées, dont 58 % sont des femmes et des filles, et les cas de violences basées sur le genre ont augmenté de 217 % en un an. « Ces obstacles cumulés renforcent leur vulnérabilité et compromettent leur sécurité, leurs droits fondamentaux et leurs perspectives économiques », précise-t-il.
Face à cette crise, le Mali a mis en place divers dispositifs pour soutenir l’autonomisation économique et sociale de ces femmes. L’État, à travers ses ministères, et les partenaires humanitaires comme l’OIM, le HCR, ONU Femmes et l’UNFPA, ont financé des activités génératrices de revenus et offert des services psychosociaux. « En juin 2025, 85 activités génératrices de revenus ont été financées et plus de 400 femmes ont reçu un soutien psychosocial », rapporte Dr Keïta. Ces initiatives visent à renforcer l’autonomie socioéconomique des femmes, mais leur impact reste limité face à l’ampleur des besoins.
Bourahane Bane, sociologue spécialiste du développement, ajoute : « La dynamique de la migration des filles et des femmes est croissante, motivée par la recherche d’emploi dans les grandes villes. Elles sont souvent exposées à l’exploitation, aux violences sexuelles et à la précarité économique, avec un accès limité aux services sociaux et à leur statut juridique. » Malgré ces difficultés, certaines organisations militent activement pour la protection et l’autonomisation de ces femmes.
Dans ce contexte, le Haut Conseil des Maliens de l’Extérieur (HCME) joue un rôle central dans l’accompagnement des femmes et des filles déplacées. Mamadou Lamine Bane, chargé des affaires sociales au HCME, explique : « Nous informons, sensibilisons, accueillons les victimes et leur offrons des conseils. Nous intervenons même pour le rapatriement et le suivi administratif. » Il cite le cas récent d’une victime décédée à Tamaraseck (Algérie), dont le HCME a assuré la prise en charge complète, de l’inhumation à l’information des familles. Par ailleurs, le HCME développe des projets de réinsertion socio-économique, tels que Sene Nisoro, qui financent des activités de restauration et d’agriculture pour permettre aux femmes de gagner en autonomie et d’éviter les risques liés à la migration irrégulière.
Aminata Cissé, experte humanitaire spécialisée dans les violences basées sur le genre, confirme la gravité de la situation à Gao : « Les femmes déplacées sont exposées au viol, aux agressions sexuelles et physiques, aux mariages précoces, à la pauvreté et au déni d’accès aux ressources. » Elle souligne néanmoins la solidarité des communautés d’accueil : « Elles les reçoivent avec empathie et les soutiennent. » Les initiatives locales incluent la sensibilisation, la formation, des activités créatives et éducatives, ainsi qu’un appui financier et matériel pour l’apprentissage de métiers adaptés à chaque âge. Les priorités, selon elle, sont la sécurité physique et émotionnelle, l’accès à l’eau potable et aux médicaments, ainsi que l’éducation et l’autonomisation des femmes.
Malgré les efforts, le chemin reste long. Les femmes et les filles migrantes et déplacées internes continuent de subir les conséquences d’un contexte d’insécurité et de vulnérabilité accru. Toutefois, comme le montre le parcours de notre témoin, l’accès à un accompagnement psychosocial, économique et juridique peut transformer profondément des vies. Pour ces femmes, la résilience n’est pas un choix mais une nécessité : se relever, se reconstruire et retrouver sa dignité reste possible, quand l’État et les acteurs humanitaires agissent de concert.
Abdrahamane Baba Kouyaté
