
Au Mali, l’approche Genre et Santé appliquée aux violences basées sur le genre s’impose aujourd’hui comme un enjeu crucial pour la santé reproductive. Dans un contexte où les agressions sexuelles, les violences domestiques, les mariages précoces ou encore les mutilations génitales demeurent fréquentes, les acteurs de la santé tirent la sonnette d’alarme : les besoins des victimes sont multiples, urgents et encore trop peu pris en compte.
Les conséquences de ces violences sont souvent lourdes. Des grossesses non désirées, des infections sexuellement transmissibles, des complications gynécologiques, des traumatismes physiques parfois graves. Les structures sanitaires font face à des situations complexes qui exigent une prise en charge spécialisée. Sur le terrain, médecins et sages-femmes se retrouvent en première ligne. Leur mission ne s’arrête pas aux soins classiques. Ils doivent appliquer des protocoles post-VBG, proposer une contraception d’urgence, assurer les consultations gynécologiques, et suivre les victimes sur plusieurs semaines, parfois plusieurs mois.
À Ansongo, Djeneba Simpara, cheffe du Service du Développement social, explique que son équipe soutient les survivantes de violences basées sur le genre en combinant écoute, accompagnement psychosocial et prise en charge globale. Elle précise que le service mène également « des actions de sensibilisation auprès des leaders communautaires, des autorités et des responsables religieux pour faire évoluer les comportements ». Malgré ces efforts, les victimes restent confrontées à des ‘’obstacles persistants’’, notamment les préjugés familiaux, certaines pratiques coutumières et les pressions sociales qui freinent encore la dénonciation des violences.
Pour répondre à ces besoins, la formation du personnel est essentielle. Plusieurs soignants reconnaissent des difficultés persistantes. Une réalité qui complique encore davantage leur travail.
Touré Fatoumata Maïga, gestionnaire de cas au One Stop Center du CSREF de Gao, indique que le centre offre un accompagnement complet aux survivantes et survivants : soins médicaux, soutien psychologique, aide juridique et judiciaire, ainsi qu’un hébergement si nécessaire. Elle souligne que l’approche est centrée sur la personne, avec un accueil respectueux, confidentiel et adapté aux besoins de chacun, y compris des personnes handicapées.
Selon elle, plusieurs obstacles restent majeurs : l’insécurité, l’éloignement des structures, la stigmatisation et le tabou qui entoure les violences, surtout chez les hommes. Pour garantir un suivi cohérent, le centre utilise des protocoles standardisés et travaille en coordination avec le système de gestion des informations VBG.
Alfadilatou Diallo, sage-femme principale du CSCOM de Forgho Gaina (région de Gao), précise que les soins les plus courants offerts aux victimes de VBG concernent le traitement immédiat des blessures, la prise en charge des IST, la contraception d’urgence et le soutien psychologique visant à gérer le traumatisme et à assurer leur sécurité. Elle insiste sur la nécessité de « sensibiliser les victimes à la santé reproductive grâce à des programmes d’éducation personnalisés et un accès garanti à des soins de qualité, notamment prénatals et obstétricaux ».
Selon elle, l’application de l’approche genre reste freinée par les obstacles culturels, les stéréotypes et le manque de sensibilisation.
Aux côtés des soignants interviennent les psychologues et conseillers psychosociaux. Le traumatisme psychologique figure en effet parmi les impacts les plus silencieux mais les plus dévastateurs. Karim Bagayoko, psychologue et humanitaire basé à Tenenkou souligne que chaque victime de violence basée sur le genre à des besoins différents. Certaines nécessitent un soutien émotionnel, reposant sur l’écoute, l’empathie et la compassion, tandis que d’autres présentent des traumatismes plus lourds, comme le stress post-traumatique, qui demandent une prise en charge psychologique spécialisée. Selon lui, l’objectif n’est pas d’effacer le souvenir de l’événement, mais d’aider la personne à se remémorer l’expérience sans douleur, permettant ainsi à la blessure de cicatriser. Il précise enfin que ces interventions s’effectuent en collaboration avec le ministère de la Santé et certaines ONG spécialisées dans la protection des victimes.
Autre maillon essentiel de la chaîne : les ONG et structures spécialisées. Dans les zones rurales comme dans les centres urbains, leur contribution reste déterminante. Pour Mohamed Attaher Touré, coordinateur du sous-bureau de l´ONG GREFFA à Ansongo, il y a deux axes à retenir : ‘’la prévention et la pris en charge’’. Son ONG mène des sensibilisations, forme des relais communautaires et crée des espaces sûrs pour les femmes et les filles. Le coordinateur Toure indique que son organisation assure aussi « une prise en charge complète des survivantes grâce au soutien psychosocial, à l’accompagnement juridique, aux soins et à la réinsertion ».
Cette bataille pour le changement social est également portée par des jeunes leaders africains engagés. Simone Mbodé Diouf, Jeune Ambassadrice de l’Union africaine pour la Paix en Afrique de l’Ouest, rappelle que les conflits exposent davantage les femmes et les filles aux VBG, faisant de leur protection un axe central de son mandat. Elle mène des actions de sensibilisation, renforce les capacités des jeunes leaders, promeut le leadership féminin dans la prévention des conflits et appuie les États dans l’élaboration de plans d’action intégrant la lutte contre les violences sexuelles.
Elle souligne toutefois des obstacles majeurs : les normes sociales discriminantes, la stigmatisation des survivantes, le manque de services spécialisés, l´impunité et la précarité économique. Selon elle, « renforcer cette lutte passe par trois priorités : améliorer les mécanismes nationaux de protection, soutenir le leadership des jeunes femmes et renforcer les partenariats entre l´État, les OSC et les acteurs internationaux pour une prise en charge réellement centrée sur les survivantes ».
La mobilisation communautaire joue également un rôle clé. Les leaders religieux et associations locales peuvent contribuer à briser le silence autour des violences. En encourageant les victimes à chercher de l’aide et en luttant contre la stigmatisation.
Mahamadou Cissé, président du Haut Conseil islamique d’Ansongo, estime que la lutte contre les violences basées sur le genre progresse grâce à l’engagement des acteurs locaux. Selon lui, son organisation joue un rôle important dans la sensibilisation et collabore régulièrement avec les ONG spécialisées dans la prise en charge des survivantes. « Pour sensibiliser la communauté, nous organisons des prêches, notamment lors de la prière du vendredi, et nous abordons également les questions liées à la santé reproductive et à la protection des femmes et filles », explique-t-il.
Leur implication est particulièrement décisive dans les milieux où les normes sociales freinent encore l’accès aux services de santé reproductive.
Mais pour améliorer réellement les interventions, la parole des victimes reste indispensable. Leurs témoignages mettent en lumière les obstacles persistants : manque de confidentialité dans certaines structures, accueil parfois insuffisamment sensible, coûts de transport ou pression sociale. Cette rétroaction permet d’ajuster les pratiques et de construire des services plus adaptés.
Si l’approche Genre et Santé VBG prend progressivement de l’ampleur, les défis demeurent nombreux. Les infrastructures sanitaires insuffisantes, la stigmatisation encore très présente et les besoins croissants de formation constituent autant de freins à des soins et soutien appropriés.
Pourtant, les progrès enregistrés montrent la voie. En combinant soins médicaux, accompagnement psychologique, prévention et implication communautaire, cette approche offre aux victimes un cadre plus sécurisé et respectueux. Elle permet également d’espérer, à terme, une réduction réelle des violences et une amélioration de la santé reproductive au niveau national. Plus qu’une simple méthode, il s’agit d’un véritable chantier social, dont les retombées dépassent largement le secteur médical.
Par Djibrilla Touré
