
Sous le soleil de décembre, la foire hebdomadaire de Toya grouille de monde. Dans un ballet continu, hommes, femmes, jeunes et anciens venus de Tassakane, Diré, Taoudéni et des fractions nomades environnantes échangent, marchandent et commercent. Cette animation n’est pas anodine : elle raconte, à elle seule, la vitalité d’Alafia, commune rurale située à une trentaine de kilomètres de Tombouctou, mais aussi la fragilité d’un territoire dont l’économie repose sur quelques piliers essentiels qu’il faut impérativement préserver.
C’est dans cette commune riveraine du fleuve Niger que la délégation de la tournée régionale de l’Union des Journalistes Reporters du Mali (UJRM) s’est rendue ce jeudi 25 décembre, pour toucher du doigt les réalités locales. Alafia apparaît alors comme un espace stratégique, à la croisée de l’agriculture, du commerce et du transport fluvial, mais exposé de plein fouet aux aléas climatiques, au déficit d’infrastructures et à l’insuffisance des intrants agricoles.

Pour le maire de la commune, Yehia H. Konta, Alafia joue un rôle central dans l’organisation territoriale de Tombouctou.
« Alafia, c’est l’arrondissement central de Tombouctou. Depuis la décentralisation en 1996, l’arrondissement central est devenu une commune rurale avec Toya comme siège », rappelle-t-il.
Élu maire depuis 2005 et reconduit à plusieurs reprises, Yehia Konta insiste sur le fait que Toya demeure le cœur administratif et décisionnel de la commune, même si, pour des raisons sécuritaires, une antenne a été ouverte à Tombouctou-ville.
« Toutes les grandes sessions et les rencontres importantes se tiennent à Toya. Le siège, les bureaux et les équipements sont ici », précise-t-il.
Malgré les crises successives, le maire se veut rassurant sur le fonctionnement des services sociaux de base.
« Sur le plan sécuritaire, ça va globalement. Les écoles sont ouvertes, les CSCOM fonctionnent, nous avons quatre aires de santé et trois foires hebdomadaires dans la commune », affirme-t-il.
Agriculture : une richesse menacée par l’eau et le manque de moyens
À Alafia, la vie économique repose avant tout sur l’agriculture, complétée par la pêche, l’élevage, le petit commerce et l’artisanat. Mais cette richesse est fragile, car étroitement liée aux caprices du fleuve Niger et au changement climatique.
En 2024, la commune a subi de plein fouet des inondations dévastatrices.
« Nous avons perdu presque toutes nos productions. Des villages, des écoles, des CSCOM et même le siège de la commune ont été inondés », se souvient le maire.
Grâce à des efforts de réhabilitation et à une meilleure anticipation, la campagne agricole de 2025 a toutefois été plus clémente.
« Dieu merci, les paysans ont récolté cette année », souffle-t-il, soulagé.
Le périmètre irrigué d’Amadia : un potentiel agricole à sauver
À quelques encablures de la foire de Toya s’étend le périmètre irrigué d’Amadia, l’un des plus importants de la région de Tombouctou. Avec ses 624 hectares répartis en 29 sections, il constitue un véritable grenier rizicole pour la commune et au-delà.

Selon Mahamane Gobi, président du périmètre, Tombouctou est la deuxième zone rizicole du Mali après Ségou.
« Chaque parcelle est attribuée par l’État à une famille capable de l’exploiter. La terre appartient à l’État, nous ne faisons que la valoriser », explique-t-il.
Cette année, les récoltes sont jugées satisfaisantes, portées notamment par l’engagement croissant des jeunes dans les travaux agricoles. Mais derrière ce tableau encourageant, les difficultés sont nombreuses et structurelles.
« Notre aménagement date de 34 ans et n’a jamais été réhabilité. Nous n’avons aucune machine agricole, même pas une pelle », déplore Mahamane Gobi.
À cela s’ajoute l’insuffisance chronique des intrants.
« Un hectare a besoin de six sacs d’engrais, mais on nous donne parfois à peine 10 ou 15 kilos », précise-t-il.
La principale menace reste cependant la digue de protection.
« Sans une digue solide, il n’y aura pas de campagne agricole. Cette digue ne protège pas seulement Amadia, elle protège aussi Tombouctou », alerte-t-il.
Des efforts ponctuels, impulsés notamment par le gouverneur et certains partenaires, ont permis de sauver la campagne actuelle. Mais pour les exploitants, la question de la réhabilitation durable de la digue demeure une urgence vitale.
La foire de Toya : quand la production fait baisser les prix

À la foire hebdomadaire de Toya, les effets d’une bonne campagne agricole se ressentent immédiatement sur les prix.
Hassane Ali Sidibé, collecteur communal, observe une baisse significative du coût des denrées.
« Le kilo de riz est passé de 550 FCFA à 300 FCFA. L’huile de 5 litres se vend ici à 3 800 FCFA, contre près de 7 000 FCFA à Bamako », explique-t-il.
La foire joue ainsi un rôle clé de régulation économique, renforçant la sécurité alimentaire et le pouvoir d’achat des ménages.
Le fleuve Niger, route commerciale à entretenir
Au quai de Koriomé, autre poumon économique de la zone, l’activité fluviale reste soutenue. Le fleuve Niger demeure une artère vitale reliant Tombouctou à Mopti, Gao et Koulikoro.

Zoubeïrou Ticambo, transporteur de pinasse, souligne l’importance de ce corridor fluvial.
« Les activités sont bonnes. Le seul problème, c’est le carburant. On espère une baisse des prix », confie-t-il, tout en relativisant les questions d’insécurité.
Même constat chez Ibrahim Maïga, convoyeur, qui évoque surtout les contraintes logistiques et le coût élevé du transport.
À Alafia, les populations ne réclament pas l’assistanat, mais des investissements structurants : digues solides, routes praticables, intrants agricoles suffisants, équipements modernes et services financiers accessibles.
« Si l’État veille sur ce périmètre, nous pouvons nous autosuffire. Nous pouvons enlever une grosse épine du pied de l’État », martèle Mahamane Gobi.
Entre espoir et vigilance, Alafia avance, portée par la résilience de ses communautés et la richesse de son terroir. Chaque jeudi à Toya, la foire rappelle que le nord du Mali n’est pas qu’un espace de survie, mais aussi une terre de production, de commerce et de dignité à condition de sauver ce qui le fait vivre.
Par Abdrahamane Baba Kouyaté, depuis Tombouctou
