
La 19ᵉ journée du procès des contrats d’armement liant l’État malien aux sociétés Paramount et Embraer a marqué un tournant décisif, ce jeudi 29 janvier, devant la Chambre criminelle spécialisée du Pôle national économique et financier. À l’heure des plaidoiries, la défense est montée au créneau, contestant vigoureusement la consistance des accusations portées contre les prévenus.
Après plusieurs semaines consacrées aux interrogatoires et à l’audition de témoins, les avocats des accusés ont recentré le débat sur la question essentielle de la preuve. Selon eux, aucun élément matériel ou intentionnel suffisamment établi ne permettrait de retenir des infractions telles que l’atteinte aux biens publics, le faux, le blanchiment de capitaux ou la complicité.
Ce dossier, officiellement enregistré sous l’intitulé Ministère public contre Boubou Cissé et autres, entre désormais dans sa phase critique. Sur les 18 personnes poursuivies, 13 ont déjà comparu, de même qu’une dizaine de témoins. Toutefois, la défense déplore l’absence à la barre de l’ancienne ministre de l’Énergie, Bintou, auteure du rapport administratif ayant servi de base à l’ouverture de la procédure judiciaire.
Pour les avocats, ce rapport constitue une pièce centrale du dossier et sa non-confrontation au débat contradictoire pose un sérieux problème. Ils estiment que l’audition de son auteure était indispensable pour éclairer la cour sur la portée réelle et la crédibilité du document, présenté comme l’élément déclencheur des poursuites.
Face à ces contestations, le ministère public a maintenu une ligne répressive ferme. Dans son réquisitoire, le parquet a requis la réclusion criminelle à perpétuité contre les accusés en fuite, et 10 ans de réclusion criminelle contre les accusés présents à l’audience. Une position qui témoigne, selon le parquet, de la gravité des faits reprochés.
De son côté, le Contentieux de l’État affirme que les contrats incriminés ont causé un préjudice financier estimé à plus de 18 milliards de francs CFA, dont 11 milliards liés au contrat Paramount et 7 milliards au contrat Embraer. L’État réclame ainsi le remboursement intégral des sommes considérées comme indûment engagées.
La défense de Tiénan Coulibaly, ancien ministre de la Défense, a longuement insisté sur le contexte de prise de décision. Ses conseils soutiennent que leur client a agi dans un cadre institutionnel contraint, marqué par des difficultés financières de l’État, et que les choix opérés visaient avant tout à éviter des pénalités contractuelles lourdes pour le Mali. Selon eux, aucune intention frauduleuse n’a été démontrée.
Même son de cloche du côté de la défense du Colonel-major Abdoul Wahab Touré, ancien directeur des finances et du matériel du ministère de la Défense. Son avocat a dénoncé une procédure qu’il juge déséquilibrée, reprochant au parquet de ne pas avoir individualisé les responsabilités pénales, tout en sollicitant les mêmes peines pour des accusés aux rôles et niveaux d’implication différents.
Au fil des plaidoiries, un argument revient avec insistance : on ne saurait condamner sans preuve formelle, encore moins sur la base d’un rapport administratif dont l’auteure n’a pas été entendue. Pour la défense, une telle issue créerait un précédent dangereux pour l’État de droit.
À mesure que le procès approche de son dénouement, cette affaire s’impose comme un moment clé pour la justice économique malienne. Entre la sévérité des réquisitions, l’ampleur des sommes réclamées et la contestation de la solidité du dossier par la défense, la décision attendue de la Chambre criminelle spécialisée sera scrutée comme un signal fort sur la manière dont la justice entend concilier reddition des comptes et respect des garanties fondamentales du procès équitable.
Abdrahamane Baba Kouyaté
