
En quelques heures, des quartiers disparaissent sous l’eau, des familles quittent leurs maisons en urgence, des routes deviennent impraticables et des récoltes entières sont perdues. En 2025, plus de 20 000 personnes ont été touchées par les inondations au Mali selon les autorités en charge de la gestion des crises et catastrophes. Derrière ce chiffre, il y a des enfants qui ne retournent pas à l’école, des agriculteurs qui perdent une saison entière, et des familles qui reconstruisent dans l’incertitude.
Le changement climatique n’est plus un concept discuté dans les conférences internationales. Il est devenu une réalité du quotidien.
Les saisons ne sont plus fiables. Les agriculteurs ne savent plus quand semer. Les éleveurs déplacent leurs troupeaux sur de longues distances. Les villes, sont de plus en plus vulnérables aux pluies extrêmes, incapables d’absorber des volumes d’eau devenus imprévisibles.
Dans les zones rurales comme urbaines, une même impression revient : celle d’un climat qui échappe à tout repère.
Pour plusieurs experts, cette transformation dépasse la seule question environnementale. Elle touche désormais les équilibres sociaux et économiques du pays.
Dr Moustapha Sène, Enseignant chercheur, membre du réseau international en service climatique et membre de la commission environnementale des nations unies pour l´Afrique (UNECA) observe une dégradation progressive des écosystèmes sahéliens, marquée par la raréfaction des pluies et la pression croissante sur les ressources naturelles. Mais il insiste surtout sur les conséquences indirectes : ‘’la montée des tensions autour de l’accès à l’eau et aux terres dans certaines zones rurales’’.
Dans plusieurs régions, ces pressions s’ajoutent à une urbanisation rapide et parfois mal maîtrisée. Des habitations construites dans des zones historiquement inondables se retrouvent aujourd’hui exposées à des risques majeurs. Lorsque les pluies reviennent avec intensité, les dégâts sont souvent immédiats.
Pour lui, une partie de ces crises aurait pu être atténuée par une meilleure circulation de l’information. La connaissance des risques, dit-il, aurait permis d’éviter certaines erreurs d’aménagement et d’occupation des sols.
C’est précisément à ce niveau que les médias entrent en jeu.
Dans ce contexte, les médias occupent une position charnière entre la science, les autorités et les populations. Ils ne se limitent plus à relayer l’actualité climatique. Ils traduisent des données souvent complexes en informations accessibles, donnent du sens aux phénomènes observés sur le terrain et participent à la construction d’une conscience collective face aux risques environnementaux. Par leur capacité à toucher simultanément les décideurs et les communautés, ils deviennent un outil essentiel d’alerte, de prévention et d’adaptation.
Dans plusieurs localités, les radios communautaires diffusent désormais des messages sur les risques climatiques, les comportements à adopter en cas d’inondation ou encore les pratiques agricoles adaptées aux nouvelles réalités climatiques. Dans certaines zones rurales, la radio reste même le principal, parfois le seul canal d’information accessible.
Pour Rockyatou Thiam, responsable communication de l´ONG Westlands international (dédiée à l´environnement), cette proximité avec les communautés est essentielle. Elle explique que les enjeux climatiques ne deviennent réellement compréhensibles que lorsqu’ils sont traduits dans des langages simples et diffusés à travers des canaux accessibles.
Pour elle, les campagnes de sensibilisation ne montrent des résultats que lorsqu’elles s’appuient sur les médias locaux : ‘’participation accrue aux actions de reboisement, meilleure gestion des ressources naturelles, et adoption progressive de pratiques plus durables’’.
Mais elle insiste surtout sur un point souvent décisif : « la force des témoignages locaux ». Un message porté par un agriculteur, une femme ou un pêcheur touché directement par les changements climatiques a souvent plus d’impact qu’un discours institutionnel.
Pour Amadou Diallo, éleveur dans la région de Mopti, la radio est devenue un repère face aux dérèglements climatiques. « Aujourd’hui, les saisons ont changé. Grâce aux radios locales, nous recevons des informations sur les pluies et les zones à risque. Cela nous aide à protéger nos troupeaux », explique-t-il.
Même constat chez Bakary Traoré, agriculteur à Ségou. Selon lui, les radios communautaires permettent aux paysans de mieux s’adapter aux nouvelles réalités climatiques. « Les émissions nous conseillent sur les périodes de semis et les précautions à prendre pendant les fortes pluies. Sans la radio, beaucoup seraient désorientés », affirme-t-il.
Cette perte de repères se retrouve dans de nombreuses zones rurales du pays, où les populations tentent d’adapter leurs pratiques dans un environnement devenu instable.
Les autorités maliennes reconnaissent également l’ampleur du phénomène. Lors de la COP30 à Belém, la ministre de l’Environnement, de l’Assainissement et du Développement durable, Doumbia Mariam Tangara, a rappelé que le pays fait face à des sécheresses, des inondations, des vents violents et des variations climatiques de plus en plus extrêmes.
Elle a également souligné les efforts nationaux, notamment dans les énergies renouvelables et l’accès à l’eau potable, mais a insisté sur un point clé : la nécessité d’une gouvernance climatique plus efficace et d’un accès simplifié aux financements.
Madame la ministre rappelle, à presque chacune de ses interventions, le rôle central et la place essentielle qu’occupent les médias dans les dynamiques liées au changement climatique.
Ces positions traduisent une réalité plus large : le changement climatique est désormais un enjeu politique autant qu’environnemental.
Selon Alexis Kalambry, journaliste et directeur de publication de ‘’Malitribune’’, le traitement médiatique des questions liées au changement climatique reste aujourd’hui « assez mitigé ». Dans son analyse, les médias abordent généralement les enjeux environnementaux de manière circonstancielle, principalement lors des événements marquants comme les inondations, les sécheresses, les vents violents, les fortes chaleurs ou encore les épisodes de pollution. Autrement dit, la question climatique apparaît davantage comme une actualité ponctuelle que comme une préoccupation éditoriale permanente.
Le directeur Kalambry explique cela, par le manque de formation des journalistes et le faible intérêt des rédactions pour des sujets jugés peu « vendeurs ». Il précise que les messages de sensibilisation ont un impact limité en raison des réalités socio-économiques, notamment la pauvreté et l’absence d’alternatives accessibles aux populations. Pour lui, les principaux défis restent le manque d’experts disponibles, la faible implication des acteurs concernés et l’insuffisante prise en compte des enjeux environnementaux par les médias.
Pour le professeur Sène, ce déficit d’information représente un risque majeur. Il rappelle que la bonne gouvernance environnementale repose avant tout sur ‘’une information fiable, accessible et vérifiée’’. Sans cela, les décisions publiques comme les comportements individuels deviennent plus vulnérables aux erreurs.
Dans un contexte où les réseaux sociaux amplifient la désinformation, les médias traditionnels se retrouvent face à une responsabilité renforcée : celle de devenir des repères fiables dans un environnement informationnel instable.
Au Mali, le changement climatique ne détruit pas seulement des infrastructures. Il bouleverse les modes de vie, fragilise les économies locales et redessine les équilibres sociaux. Et dans cette transformation silencieuse mais profonde, les médias occupent une place particulière.
Ils traduisent la science en langage du quotidien. Ils relient les autorités aux communautés. Ils donnent une voix à ceux qui subissent les effets du climat. Et surtout, ils transforment l’information en outil de prévention.
Dans un pays où chaque saison peut désormais devenir un risque, informer n’est plus un simple rôle. C’est une responsabilité et parfois, une condition de survie.
Par Djibrilla Touré
