
Entre pénurie, enclavement et peur, les structures sanitaires de Labbezanga, Tintachorie (Talataye) et Tadjalalt (Tessit) tentent de maintenir les soins grâce à la résilience des agents de santé, des communautés et des partenaires humanitaires.
Dans plusieurs localités du nord du Mali, se soigner est devenu un parcours semé d’embûches. À Labbezanga, Tintachorie (Talataye) et Tadjalalt (Tessit), les centres de santé continuent de fonctionner malgré un environnement marqué par l’insécurité, les ruptures de médicaments, le manque de personnel et l’isolement géographique.
Sur le terrain, les témoignages des Directeurs techniques de centres (DTC) dressent le portrait d’un système sanitaire sous tension permanente, mais qui refuse de s’effondrer.
Des centres de santé sous la menace permanente
À Labbezanga, le Directeur technique du centre (DTC) Abdoulaye Maïga, décrit un quotidien où les difficultés logistiques se mêlent aux urgences sanitaires. Le faible niveau de recouvrement de l’ASACO empêche le paiement régulier du personnel soignant. Certains agents travaillent plusieurs mois sans salaire, tandis que le centre fait face à des pénuries d’équipements essentiels, notamment des tables d’accouchement.
L’accès à certaines zones du Gourma reste particulièrement compliqué. L’insécurité limite les déplacements des relais communautaires et perturbe les stratégies avancées de vaccination et de sensibilisation. À cela s’ajoutent les difficultés d’approvisionnement en médicaments dans les sites accueillant des déplacés internes.
Le centre fonctionne également avec une alimentation électrique très limitée et un château d’eau en panne depuis plus d’un an.
À Tintachorie (Talataye), les défis sécuritaires affectent directement la fréquentation des structures sanitaires. « Les patients ont peur de venir la nuit », explique le DTC Abasse Maïga. Les routes dégradées et l’insécurité compliquent les déplacements des équipes médicales et retardent l’acheminement des médicaments.
Dans ces localités, les agents de santé disent travailler “par attachement à la communauté”, malgré l’absence de partenaires financiers et les conditions de travail extrêmement précaires.
La situation apparaît encore plus critique à Tadjalalt (Tessit). Les évacuations sanitaires y deviennent parfois impossibles. Selon le DTC Abdoulmoumini Issiaka, certaines ambulances sont bloquées ou ciblées sur les axes routiers. Les ruptures d’intrants sont fréquentes, les difficultés de communication compliquent la gestion des urgences et le flux croissant de déplacés accentue la pression sur un personnel déjà insuffisant.
Une réalité confirmée par la recherche scientifique
Les difficultés observées dans ces localités rejoignent les conclusions de la recherche scientifique intitulée « Défis et stratégies pour la mise en œuvre d’une intervention sur le système de santé dans une situation de crise humanitaire au Mali », menée par Moctar Tounkara, Lancina Doumbia, Samba Diarra, Ibrahima Berthé, Oumar Sangho et Sory I. Diawara.
Réalisée par des chercheurs de l’USTTB, du Centre Universitaire et de Recherche Clinique de Bamako et de la Direction Générale de la Santé et de l’Hygiène Publique, l’étude souligne que depuis 2012, les conflits armés, les violences terroristes et les affrontements intercommunautaires ont profondément fragilisé le système sanitaire malien.
Les chercheurs mettent notamment en avant :
l’insécurité généralisée ;
l’existence d’engins explosifs improvisés ;
les restrictions de circulation ;
l’inaccessibilité de certaines localités ;
les difficultés logistiques des interventions sanitaires.
Autant de réalités qui résonnent avec les témoignages recueillis dans les centres de santé du nord.
La résilience comme dernier rempart
Malgré l’ampleur des difficultés, les structures sanitaires continuent néanmoins d’assurer un minimum de services grâce à une forte mobilisation communautaire.
À Labbezanga comme à Tadjalalt (Tessit), les ASACO, les relais communautaires et les Agents de Santé Communautaire demeurent les principaux piliers du système local de santé. Les stratégies avancées, les campagnes de sensibilisation et l’engagement des chefs communautaires permettent encore d’atteindre certaines populations isolées.
Cette résilience produit parfois des résultats encourageants. À Labbezanga, les campagnes de sensibilisation ont contribué à maîtriser une épidémie de choléra survenue en 2021. Dans plusieurs localités, les accouchements à domicile ont diminué grâce aux actions des relais communautaires.
À Tadjalalt (Tessit), des équipes mobiles ont été mises en place et des systèmes solaires installés afin de réduire la dépendance énergétique du centre.
Les populations elles-mêmes participent à cet effort collectif. Malgré l’insécurité et les longues distances, de nombreuses familles continuent de parcourir plusieurs kilomètres pour accéder aux soins.
Des alertes relayées au sommet de l’État
Les préoccupations exprimées dans ces centres de santé rejoignent plusieurs déclarations de Assa Badiallo Touré.
À travers différentes interventions publiques, notamment à Kidal et lors de rencontres avec les acteurs humanitaires, la ministre de la santé et du développement social a reconnu que les structures sanitaires des zones de crise évoluent dans un environnement marqué par :
l’insécurité persistante ;
les difficultés d’accès ;
les ruptures de médicaments ;
le manque de personnel qualifié ;
les insuffisances en équipements ;
la pression liée aux déplacés internes.
Elle a également insisté sur la nécessité de renforcer la collaboration entre l’État, les communautés locales et les partenaires humanitaires afin de maintenir l’accès aux soins dans les zones les plus exposées.
Le défi de la survie sanitaire
Derrière les statistiques et les rapports techniques, les centres de santé de Labbezanga, Tintachorie (Talataye) et Tadjalalt (Tessit) incarnent aujourd’hui la fragilité mais aussi la capacité de résistance du système sanitaire malien.
Les agents de santé y travaillent souvent sans salaire régulier, avec peu de moyens et sous la menace permanente de l’insécurité. Pourtant, ils continuent d’assurer consultations, accouchements, campagnes de vaccination et évacuations sanitaires.
Dans ces zones où l’État peine parfois à maintenir sa présence, la survie du système de santé repose désormais sur un équilibre fragile entre engagement communautaire, soutien humanitaire et capacité d’adaptation locale.
Et dans les couloirs de ces centres souvent dépourvus du strict minimum, une réalité demeure : malgré la crise, les soignants refusent encore d’abandonner leurs communautés.
Par Abdrahamane Baba Kouyaté
