
Située à une soixantaine de kilomètres au sud de Bamako, la localité de Nèguèla accueille chaque soir des centaines de voyageurs en provenance du Sénégal et de différentes régions du Mali. Contraints d’y passer la nuit en raison des restrictions de circulation nocturne liées à l’insécurité, ces voyageurs doivent également faire face à des conditions d’hébergement et d’hygiène particulièrement difficiles.
Depuis les attaques du 25 avril 2026, au cours desquelles le ministre malien de la Défense, le général Sadio Camara, a perdu la vie, les déplacements sur l’axe Bamako-Dakar sont devenus particulièrement éprouvants. Les voyageurs sont contraints d’interrompre leur trajet à Nèguèla, où ils passent parfois plusieurs jours dans l’attente de pouvoir reprendre la route. Cette localité est ainsi devenue un point de transit marqué par la détresse de centaines de personnes qui y affluent chaque soir, le passage nocturne étant devenu difficile en raison de l’insécurité.
Ce mardi 27 octobre 2026, à la tombée de la nuit, Aïssata Sangaré, accompagnée de ses jumeaux âgés de deux ans, cherche désespérément de quoi se nourrir. « Nous sommes en provenance du Sénégal pour Bamako. Chaque fois qu’on passe la nuit ici à Nèguèla, c’est le même scénario. On peut avoir de l’argent, mais rien à acheter », déplore-t-elle. Une situation que partage Oumou Doumbia, commerçante basée à Kita, également confrontée aux difficultés de ce point de transit.
Pour Assatou Soumounou, assise sur une natte, cette expérience est une première. Partie de Ségou pour rejoindre Kita, elle se retrouve confrontée à des difficultés de transport qui ont sérieusement réduit ses moyens financiers. « J’avais 10 000 FCFA, il ne me reste que 3 000 FCFA. Je ne sais pas quoi faire pour terminer le reste du trajet », raconte-t-elle, désemparée.
Parmi les voyageurs bloqués à Nèguèla figurent également de nombreux ressortissants sénégalais. Abdou Diop, chauffeur d’une camionnette transportant du ciment, connaît bien les difficultés de cet itinéraire. Selon lui, Nèguèla constitue l’un des points de transit les plus éprouvants du parcours. « Nous étions une vingtaine de chauffeurs à faire le trajet ensemble. Aujourd’hui, nous ne sommes plus que cinq. Beaucoup ont abandonné à cause des couvre-feux instaurés et d’autres difficultés. Il faut que les autorités sénégalaises et maliennes travaillent ensemble pour faciliter les déplacements sur cet axe », plaide-t-il.
Des solutions d’hébergement aux conditions précaires
Face à l’afflux des voyageurs, certains boutiquiers de la gare proposent des espaces communs pour passer la nuit, moyennant paiement. C’est le cas d’Aboubacar Cissé, qui met à leur disposition des nattes et des moustiquaires. « J’ai des nattes à 500 FCFA et des moustiquaires à 1 000 FCFA. Les toilettes sont gratuites », explique-t-il.
Cependant, plusieurs voyageurs jugent ces prestations coûteuses au regard des conditions d’accueil. Les espaces proposés sont loin de garantir un minimum de confort et d’hygiène. Sous un hangar entouré d’ordures, les voyageurs passent la nuit dans des conditions difficiles, exposés notamment aux souris et aux salamandres. À l’intérieur des toilettes, les mauvaises odeurs rendent leur utilisation particulièrement pénible.
Face à cette situation, certaines organisations humanitaires et environnementales tentent d’apporter un soutien aux personnes en transit. C’est notamment le cas de l’organisation Jeunes Volontaires pour l’Environnement (JVE-Mali), qui a organisé une initiative de solidarité en faveur des voyageurs. À cette occasion, sa directrice exécutive, Diallo Oumou Modibo Keïta, a déploré les conditions dans lesquelles ces derniers sont contraints de patienter.
Évoquant sa propre expérience des déplacements terrestres dans la sous-région, elle a témoigné : « Il y a quelques jours encore, je revenais d’un long périple terrestre qui m’a conduite de Bamako à Abidjan, puis de Lomé à Cotonou, avant de rentrer par Ouagadougou jusqu’à Bamako. Je suis partie le 27 juillet et revenue à Bamako le 12 août, avec sept jours de route aller-retour. J’ai vu le cauchemar sur la route. »
Elle poursuit : « Aux frontières, dans les gares, aux postes de police et de douane, j’ai rencontré des femmes, des hommes et des enfants contraints d’attendre pendant des heures, parfois pendant des jours, dans des conditions qui ne devraient être acceptables pour aucun être humain. »
Des conditions environnementales déplorables
À Nèguèla, l’image de la gare évoque celle d’un campement de fortune. Certains voyageurs peuvent passer plusieurs jours sur place sans avoir accès à une douche, à un espace propre ou à des conditions minimales de repos. Des femmes transportent leurs marchandises, des enfants accompagnent leurs parents et de nombreux jeunes poursuivent leur déplacement avec l’espoir de rejoindre leur destination.
Malgré les efforts d’assistance des autorités administratives et coutumières, les conditions de séjour restent préoccupantes. Selon le chef de village de Nèguèla, la situation s’est considérablement détériorée à la suite des multiples attaques survenues dans le pays. La saison des pluies a également accentué les difficultés rencontrées par les voyageurs.
« La situation s’est dégradée pendant la saison des pluies. Je reçois des voyageurs dans ma famille pour leur apporter une assistance alimentaire, mais cela devient un problème. À cause de l’insécurité, le village de Nèguèla connaît beaucoup de difficultés. Nous prions Dieu pour le retour de la stabilité au Mali », confie-t-il, avant de lancer un appel à l’aide aux autorités maliennes.
Même constat du côté de l’Association des jeunes de Bassofala sur la déforestation (AJBD). Son président estime que les difficultés persistent malgré les différentes initiatives locales entreprises pour soutenir les voyageurs. « Ce sont les villageois qui se mobilisent pour apporter un soutien alimentaire aux voyageurs. Nous faisons souvent du porte-à-porte pour recueillir de la nourriture », révèle-t-il.
Entre contraintes sécuritaires, manque de moyens de subsistance et insalubrité, le séjour à Nèguèla constitue ainsi une épreuve supplémentaire pour des centaines de voyageurs. Une situation qui appelle des réponses concertées des autorités maliennes et sénégalaises, mais aussi un accompagnement durable des populations locales et des organisations humanitaires.
Par Balla Camara
