
À l’occasion du Forum panafricain des médias, tenu du 3 au 6 juin dernier, la question de l’équilibre entre liberté d’expression et responsabilité juridique a occupé une place importante dans les débats. Intervenant sur le thème « Justice et liberté d’expression », le procureur de la République près le Tribunal de grande instance de la Commune IV du District de Bamako, Idrissa Hamidou Touré, a livré une analyse approfondie des dérives observées dans le cyberespace malien et des mécanismes juridiques mis en place pour y faire face.
Reconnu comme l’un des précurseurs de la réflexion sur l’organisation et la régulation du cyberespace au Mali, le magistrat a d’abord dressé un constat préoccupant du désordre informationnel qui règne sur les réseaux sociaux. Selon lui, les atteintes aux libertés individuelles dans l’univers numérique s’articulent principalement autour de deux formes de criminalité : la criminalité de comportement et la criminalité de profit.
« La criminalité de comportement naît souvent de frustrations, de ressentiments ou de pulsions personnelles », a expliqué le procureur Touré. Selon lui, certains individus utilisent l’anonymat offert par les réseaux sociaux pour régler des comptes personnels ou exprimer des opinions qu’ils n’assumeraient pas publiquement. Ces personnes créent fréquemment des pages anonymes afin de diffuser des contenus portant atteinte à la réputation ou à la dignité d’autrui.
Le magistrat a également mis en lumière la montée en puissance de la criminalité de profit, directement liée à ce qu’il appelle « l’économie de l’attention ». Ce phénomène repose sur la recherche du maximum de visibilité et d’interactions afin de générer des revenus sur les plateformes numériques.
« Pour attirer les internautes, certains n’hésitent pas à utiliser des titres accrocheurs, des images de célébrités ou d’autorités publiques. L’objectif est de retenir le plus longtemps possible l’attention de l’utilisateur, car plus l’audience est importante, plus les revenus augmentent », a-t-il souligné.
Selon Idrissa Hamidou Touré, lorsque ces pratiques portent atteinte à la réputation ou à l’image d’une personne, elles relèvent moins d’une démarche personnelle que d’une logique purement lucrative. Une évolution qui, selon lui, s’est amplifiée avec l’essor des réseaux sociaux et des plateformes numériques.
Le procureur a toutefois rappelé que le cadre juridique malien n’est pas resté inactif face à ces défis. Bien avant l’adoption des textes spécifiques au numérique, certaines infractions telles que la diffusion de fausses nouvelles, les atteintes à la vie privée ou à l’image étaient déjà prises en charge par la loi de 2000 portant régime de presse et délit de presse.
« Le dispositif juridique s’est progressivement renforcé avec la loi sur les données à caractère personnel, la loi sur la cryptologie, la loi sur les transactions électroniques et, plus récemment, la loi de 2019 relative à la cybercriminalité », a-t-il rappelé.
À travers cette intervention, Idrissa Hamidou Touré a insisté sur la nécessité d’une utilisation responsable des outils numériques et d’une meilleure connaissance des textes encadrant la liberté d’expression. Le magistrat laisse entendre que la protection des droits fondamentaux dans l’espace numérique passe autant par l’application de la loi que par la responsabilisation des utilisateurs et des acteurs des médias.
Par Abdrahamane Baba Kouyaté
