
Président de l’ONG Complexe Infaplus et coordinateur de la communauté noire Kel Tamacheq, le Pr Inamoud Ibny Yattara est spécialiste des questions de diversité, de paix et de cohésion sociale. Dans cet entretien, il revient sur la polémique autour du terme « Bellah », son origine, son évolution historique et les risques liés à son utilisation. Il livre également son regard sur la Semaine nationale de la réconciliation (SENARE) et sur la nécessité, selon lui, de mieux intégrer la diversité culturelle dans le processus de réconciliation.
Africa-Scoop : Professeur, vous êtes spécialiste des questions de diversité et vous êtes également engagé dans la société civile. Pourquoi cette question est-elle aussi déterminante dans le Mali actuel ?
Pr Inamoud Ibny Yattara : Le Mali est un pays de grande diversité culturelle, linguistique et religieuse. Cette diversité constitue une richesse, mais elle peut aussi devenir une source de tensions lorsqu’elle est mal comprise ou mal gérée. Il est donc important que les différentes communautés se connaissent et que leurs réalités culturelles soient mieux prises en compte dans les politiques publiques.
La cohésion sociale ne peut pas se construire dans l’ignorance de cette diversité. Il faut connaître les communautés, leurs histoires, leurs valeurs et leurs mécanismes traditionnels de règlement des différends. C’est dans cette logique que nous travaillons depuis plusieurs années sur les questions de vivre-ensemble et de réconciliation.
Le terme « Bellah » reste au cœur d’une polémique. Certains l’utilisent comme une identité communautaire, tandis que vous contestez cette lecture. Quelle est réellement l’origine de cette appellation ?
Il faut faire la différence entre une identité communautaire et une appellation sociale. Une communauté se définit par sa langue, sa culture, ses traditions, son histoire et ses pratiques. Or, « Bellah » n’est pas, dans cette compréhension, le nom d’une communauté disposant d’une langue ou d’une culture propre sous cette appellation.
Le terme a été utilisé pour désigner une catégorie de personnes et a progressivement été associé à une position sociale inférieure. C’est cette construction que nous devons interroger. Il existe plusieurs récits sur l’origine du mot, notamment dans la tradition orale, et il faut les distinguer des faits historiques établis. Mais ce qui est important, c’est de comprendre comment une appellation sociale a pu être transformée en une catégorie identitaire et utilisée pour stigmatiser une partie de la population.
Certains avancent que cette catégorisation a également été renforcée par les administrations, notamment durant la période coloniale. Quel regard portez-vous sur cette dimension historique ?
L’administration coloniale a effectivement contribué à classer les populations selon des catégories qui ne correspondaient pas toujours aux réalités sociales locales. Certaines appellations ont ainsi été reprises dans les documents administratifs et ont fini par prendre une dimension identitaire.
C’est pourquoi il faut être très prudent. Une catégorie administrative peut, avec le temps, devenir une identité supposée naturelle. Or, lorsqu’une appellation est associée à l’infériorité ou à la stigmatisation, sa reproduction peut avoir des conséquences sur les rapports entre les communautés.
Aujourd’hui, certains peuvent choisir de reprendre ce terme pour se définir. Il faut respecter cette démarche individuelle. Mais cela ne doit pas nous empêcher d’interroger l’histoire du mot et la charge sociale qu’il a pu porter.
La 5ᵉ édition de la SENARE met cette année l’accent sur l’éducation, la culture et la réconciliation. Vous avez vous-même participé à des activités de la SENARE par le passé. Qu’attendez-vous concrètement de ce processus ?
La SENARE est une opportunité pour mieux faire connaître la diversité culturelle du Mali. J’ai moi-même participé à des activités de la Semaine nationale de la réconciliation, notamment sur les questions de diversité culturelle et de vivre-ensemble. Pour moi, la réconciliation ne doit pas être seulement une série de cérémonies. Elle doit permettre de traiter les problèmes qui peuvent opposer les communautés.
Il faut notamment travailler sur les appellations, les préjugés, les frustrations historiques et les incompréhensions entre les communautés. Si nous voulons véritablement réconcilier les Maliens, il faut accepter de parler de ces questions. L’éducation et la culture peuvent justement permettre de transmettre une meilleure connaissance de notre histoire et de nos valeurs communes. La SENARE doit donc être un espace où l’on parle de ces réalités de manière responsable et où l’on cherche des solutions.
Vous estimez donc que le débat autour de « Bellah » relève aussi de la question de la réconciliation nationale ? Quel danger voyez-vous dans la persistance de certaines appellations ?
Absolument. Les mots peuvent avoir des conséquences sociales. Lorsqu’une appellation renvoie systématiquement à l’esclavage, à l’infériorité, au vol ou à une position sociale déterminée, elle peut contribuer à enfermer des personnes dans une représentation négative.
Avec les réseaux sociaux, le risque est encore plus important parce que ces représentations circulent rapidement. Les communicateurs doivent donc être extrêmement prudents. Nous devons réduire les facteurs de frustration et éviter de reproduire des catégories qui peuvent diviser les communautés.
La cohésion sociale ne peut pas être construite avec des amalgames. Elle nécessite la vérité historique, la connaissance mutuelle, le respect et la reconnaissance de la dignité de chaque composante de la société.
Au-delà de la polémique sur « Bellah », quelles mesures concrètes proposez-vous aujourd’hui pour renforcer la cohésion sociale et la réconciliation au Mali ?
Il faut d’abord accompagner l’État dans la mise en place d’un véritable cadre de prise en compte de la diversité culturelle. Nous avons besoin de mieux connaître les différentes communautés du Mali et de valoriser les valeurs culturelles qui favorisent le rapprochement.
Il faut également renforcer le dialogue communautaire et utiliser davantage les mécanismes traditionnels qui favorisent la réconciliation et la cohésion sociale. Certaines pratiques culturelles permettent de rétablir les liens entre les personnes et les communautés.
Enfin, il faut responsabiliser les médias, les communicateurs et les acteurs des réseaux sociaux. La communication sur la réconciliation doit être fondée sur des faits, sur l’histoire et sur des arguments qui rapprochent. Nous ne pouvons pas construire le vivre-ensemble en reproduisant des appellations ou des récits qui entretiennent les divisions.
Entretien réalisé par Abdrahamane Baba Kouyaté
