
Il est de notoriété bien reconnue qu’au Mali, donner la vie demeure un parcours semé d’obstacles où se mêlent détresse, courage et espoir. Entre consultations manquées, matériel insuffisant, personnel débordé et barrières culturelles, les familles affrontent chaque jour des risques évitables. À travers l’histoire de Mariam, de son mari Seydou et les témoignages de soignants en première ligne, se dévoile une réalité implacable : derrière chaque naissance, une bataille se joue pour survivre. Tandis que les chiffres officiels confirment l’urgence, les acteurs de terrain appellent à un sursaut collectif pour protéger les mères et leurs enfants.
À Kalabancoro, dans une petite chambre du CSREF, une jeune mère berce sa fille qui peine encore à respirer. Son histoire, faite de consultations manquées et d’un accouchement compliqué, ressemble à celle de milliers de Maliennes pour qui donner la vie demeure un combat quotidien. Dans les maternités du pays, le manque de matériel, le personnel débordé et les soins prénatals insuffisants se mêlent à des chiffres alarmants : moins d’une femme sur deux atteint les visites essentielles et les nouveau-nés restent parmi les plus vulnérables. Derrière ces réalités, chaque naissance devient une bataille pour survivre.
Sa voix tremble Mariam raconte les derniers mois de sa grossesse : « Pendant toute ma grossesse, je n’ai presque pas eu de soins. Mon mari venait de perdre son travail. Je ne pouvais même pas me payer une échographie. Je l’ai faite seulement un mois avant l’accouchement. »
Mais au-delà des difficultés de la grossesse, c’est le moment de l’accouchement qui a marqué Mariam. Lorsque ses souvenirs refont surface, son regard se voile et sa voix se brise, tant cette journée a laissé une empreinte profonde dans sa mémoire. Le souvenir de l’accouchement revient avec violence : « Ma fille ne se sentait pas bien du tout. On est restées deux semaines sous observation. Moi, j’avais des malaises liés à une infection, des douleurs dans le bras »
À ses côtés, Seydou Diarra porte lui aussi les traces de cette épreuve. Longtemps silencieux face aux difficultés, il a vu ses certitudes s’effondrer au rythme des complications. Aujourd’hui, il raconte ce cheminement avec une sincérité désarmante. Il serre la main de Mariam. « Je croyais que je ne pouvais rien faire, que perdre mon travail me rendait impuissant. Mais j’ai compris… rien n’est plus important que d’accompagner ma femme. Aujourd’hui, je resterai à ses côtés, et je veux que tous les hommes comprennent cela. » raconte-il
Alors que l’histoire de Mariam met en lumière la détresse des familles, celle du personnel soignant révèle une autre réalité, tout aussi éprouvante. À plusieurs centaines de kilomètres de là, ceux qui accueillent les femmes au quotidien affrontent des défis qui dépassent largement leurs moyens. C’est ce que décrit Albatour Adiawiakoye, sage-femme et responsable de la planification familiale au Csref de Gao. : « Nous recevons souvent des femmes trop tard. Les complications sont graves et nous manquons de matériel : incubateurs, aspirateurs néonataux, moniteurs, parfois même l’ambulance ne fonctionne pas. Nous faisons de notre mieux, mais nous avons besoin de soutien pour sauver des vies. », martèle-t-elle.
Alors que les récits de terrain témoignent des difficultés concrètes des familles et des soignants, les chiffres officiels dressent un portrait tout aussi alarmant de la situation. Pour mieux comprendre l’ampleur du problème et ses causes profondes, le Dr Sara Sissoko, gynécologue-obstétricien à l’Office National de la Santé de la Reproduction(ONASR), livre des données qui éclairent les défis du système de santé maternelle et néonatale au Mali, tout en présentant les mesures que le ministère entend mettre en œuvre pour y remédier.
Selon lui, « seulement 43 % des femmes atteignent la norme de quatre visites prénatales, et près de la moitié des nouveau-nés ne bénéficient pas d’un suivi complet dans les premières 48 heures. La mortalité maternelle reste élevée : 325 pour 100 000 naissances, et la mortalité néonatale est de 32 à 33 pour 1 000 naissances. »
Il poursuit, grave : « les causes sont multiples : manque de personnel formé, ruptures de stock de médicaments vitaux, équipements insuffisants pour la réanimation néonatale, infrastructures défaillantes et cela s’aggrave avec l’éloignement géographique, la pauvreté et l’insécurité. »
Face à ces défis, indique Dr Sissoko, le Ministère de la Santé a mis en place huit priorités concrètes : renforcer les services essentiels, former le personnel aux urgences et aux soins des nouveau-nés, sécuriser les stocks vitaux, améliorer l’hygiène dans les maternités, assurer le suivi communautaire postnatal et généraliser les audits de mortalité maternelle et néonatale.
Au-delà des chiffres et des urgences médicales, la dimension culturelle et communautaire joue un rôle déterminant dans l’accès aux soins. À Tombouctou, le chef de quartier Hamou Soumaila Maiga rappelle que la mobilisation des communautés et le respect des croyances locales sont essentiels pour que les initiatives de santé maternelle et néonatale portent réellement leurs fruits. « La santé des femmes et des enfants est essentielle. Mais certaines croyances empêchent le suivi médical, comme l’idée qu’un médecin homme ne peut pas consulter une femme. Pour que la prévention marche, il faut impliquer les religieux, les relais communautaires, les femmes et les jeunes », estime le chef de quartier.
Mais derrière les statistiques, ce sont des vies. Mariam, Seydou et leur fille représentent des milliers de familles maliennes qui donnent la vie dans des conditions difficiles. Chaque jour, le courage silencieux des mères, l’engagement des soignants et la vigilance des communautés font la différence entre la vie et la mort. Et dans chaque sourire fragile d’un nouveau-né renaît l’espoir que demain sera meilleur.
Par Abdrahamane Baba Kouyaté
